Test grandeur nature sur le partenariat ACP-UE: peut-il être relancé?

27 Février 2015

Il y a eu, au fil des ans, au sein du groupe ACP, beaucoup d’introspection sur la pertinence et la valeur ajoutée - ou le manque de pertinence et de valeur ajoutée - de la coopération ACP-UE et du groupe ACP lui-même. Le débat d’aujourd’hui se concentre en particulier sur la façon dont la coopération ACP-UE pourrait enrichir l’agenda en pleine expansion de la gouvernance mondiale.

Cet article cherche à procéder à un test grandeur nature sur certaines déclarations officielles majeures des ACP, y compris la Déclaration des Chefs d’Etat ACP de Sipopo (décembre 2012), afin de réfléchir en profondeur sur les ambitions exprimées et les mettre en phase avec les réalités actuelles. Il examine également les avantages comparatifs supplémentaires et explore les voies possibles de recherche d’intérêts communs pour l’UE et le groupe ACP dans la gouvernance mondiale. 

 

Les questions clés qui ont besoin de réponses

Sur quels défis mondiaux l’action collective ACP-UE a-t-elle eu un impact majeur ? Y a-t-il eu entre les ACP et l’UE une réelle convergence d’intérêts qui a permis aux deux parties de tirer profit des processus mondiaux ? Quels sont les avantages comparatifs et la valeur ajoutée spécifique des ACP, en tant que groupe, sur les thèmes mondiaux qui ne peuvent être couverts par d’autres institutions ? Dans quelle mesure le partenariat ACP-UE joue-t-il un rôle important pour servir les ambitions et les intérêts stratégiques de l’UE dans le monde ?

La logique générale du partenariat ACP-UE a évolué de manière spectaculaire au cours des deux dernières décennies à travers les changements intervenus dans le paysage mondial. Il est donc important de discuter du sujet de la collaboration sur les questions mondiales à la lumière des réalités politiques actuelles et de la capacité du groupe ACP à intervenir dans les enjeux mondiaux et à avoir un impact réel.

 

Le test grandeur nature : de la rhétorique à l’empirisme

Bien que des formulations telles que « intérêts partagés », « solidarité » et « partenariat unique » réapparaissent régulièrement dans toutes les Déclarations des Chefs d’Etat et de Gouvernement des ACP, elles risquent, à terme, de devenir des slogans creux qui ne reposent pas sur des actions concrètes. Ceci remet en cause la solidité du fondement du partenariat ACP-UE sur la scène mondiale, au-delà des intentions ambitieuses.

L’Accord de Cotonou, par exemple, reste le cadre de partenariat le plus élaboré, qui couvre la coopération politique et économique, ainsi que la coopération au développement entre les régions du monde. Mais représente-t-il suffisamment la communauté d’intérêts et dispose-t-il  de poids politique et économique suffisant pour faire face de manière significative aux défis de la gouvernance mondiale. Peut-il générer une « action collective » réellement efficace pour être entendu et exercer une influence.

Le déclin de la coopération ACP-UE est manifeste dans trois exemples concrets :

Un premier exemple porte sur les rôles politiques du partenariat ACP-UE. Au cours des dernières années, ces rôles ont été pris en charge par d’autres organisations et groupes internationaux. Des sujets   globaux tels que la sécurité, la paix, la migration, la démocratie et les droits humains ne sont plus pris en compte essentiellement à travers le cadre ACP-UE. Ces défis mondiaux se sont déplacés ailleurs. Par exemple, les questions de paix et de sécurité africaines sont traitées par l’Union africaine (UA), par les Communautés économiques régionales (CER) et par le Partenariat Afrique-UE. Le sommet Afrique-UE le plus récent, tenu en avril 2014, à Bruxelles, par exemple, a consacré beaucoup de temps et d’énergie à la paix et à la sécurité.

Un second exemple a trait aux sujets économiques liés au commerce progressivement pris en charge par les CER qui négocient des Accords de partenariat économique (APE) avec l’UE. Des domaines relativement nouveaux tels que la transformation économique, la gestion transparente des ressources naturelles, le transport, l’énergie et l’engagement du secteur privé dans le développement sont traités de plus en plus au niveau continental (UA) et au niveau régional (CER). 

Le troisième exemple renvoie au paysage changeant des acteurs impliqués dans les défis mondiaux, ainsi qu’à la coopération ACP-UE sur de nombreuses autres questions. S’il y a toujours des interactions régulières entre les ACP et l’UE au niveau gouvernemental et parlementaire, il y a des raisons de penser que l’influence et le poids politiques de ces interactions sont en train de faiblir. Seuls quelques ministres européens assistent aux réunions du Conseil des ministres ACP-UE. On peut se demander si un Sommet des Chefs d’Etat ACP-UE – s’il est toujours organisé – mobiliserait autant de représentants de haut niveau que lors du récent sommet UE-Afrique, auquel avaient assisté plus de 60 Chefs d’Etat.

On peut également se demander si les relations ACP-UE peuvent toujours mobiliser effectivement des acteurs non-étatiques. En 2000, des dirigeants du monde des affaires, de la société civile et des gouvernements locaux se sont rassemblés spontanément pour mettre en place le Forum de la société civile ACP, le Forum des affaires ACP et ainsi que la Plateforme des gouvernements locaux ACP, qui ont permis des interactions entre les représentants des trois régions ACP et des six sous-régions. Il ne reste pas grand-chose de ces initiatives et l’on remarque à présent que l’on est passé progressivement de ces configurations ACP à l’organisation des affaires et de la société civile par l’intermédiaire de plateformes continentales.  

Ces exemples semblent indiquer que les ACP et le partenariat ACP-UE ont perdu de leur influence, de leur poids politique et de leur pouvoir de négociation. Il y a un important chevauchement des mandats entre les ACP et d’autres groupes et en termes de visibilité, le Groupe ACP semble avoir perdu la bataille sur la scène internationale.

En dépit d’un appui politique concret plutôt limité, nous pouvons observer dans le même temps que les Chefs d’Etat, les Ambassadeurs et les Parlementaires de l’Assemblée parlementaire conjointe ACP-UE défendent farouchement la coopération ACP-UE et le Groupe ACP et demandent même que l’on ajoute de nouvelles tâches à cet édifice fragile – entre autres, l’incorporation de défis mondiaux complexes. Les mauvais esprits laisseraient entendre que ceci est essentiellement dû à la manne financière, qui est toujours considérable. Les mêmes suggéreraient également que les ACP ne survivraient pas à la disparition des ressources du Fonds européen de développement (FED).  

Cependant, si le « paquet d’intérêts communs » historique entre les deux groupes ne semble plus aussi   assez solide pour générer des actions collectives dans des domaines d’intervention clés, il pourrait y avoir de nouvelles fenêtres d’opportunités pour harmoniser de nouveau les intérêts communs. 

En Europe, par exemple, nous observons toujours un intérêt marqué pour les différentes régions qui constituent les ACP, en particulier l’Afrique. La plupart des pays africains sont en plein essor et l’établissement de relations fortes avec ces pays présente toujours un intérêt majeur pour l’UE et les BRICS. Les régions des Caraïbes et du Pacifique devraient continuer à intéresser l’Europe, car ces deux régions ACP ont un potentiel majeur en tant qu’économies bleues. Il reste cependant à voir si l’UE estime que les ACP feront la différence en tant que groupe qui s’efforce de devenir un acteur  plus puissant.

 

Un partenariat ACP-UE au-delà de 2020

Quand l’on regarde vers le futur proche, le groupe ACP aurait intérêt à être plus réaliste sur son propre avenir et sur ce qu’il peut faire avec l’UE et d’autres partenaires. Il est important d’examiner les opportunités potentielles pour les ACP-BRICS et le renforcement de la coopération Sud-Sud. Tous les pays ACP peuvent tirer profit de la coopération avec d’autres partenaires, en plus de l’UE. Est–il toutefois réaliste de supposer que la Chine, par exemple, serait intéressée à entretenir une relation spéciale avec un groupe ACP sachant que celui-ci a un passé colonial de certains Etats membres de l’UE ?  

 

Conclusion

Le groupe ACP devra concentrer le débat et consacrer moins de temps à l’analyse de ses réussites passées. Il est toujours bon de se rappeler d’où vient le groupe et d’avoir une perspective historique tant que ceci ne mène pas au conservatisme ou à la myopie. Les ACP et le caractère de la coopération ACP-UE devraient se transformer de manière radicale. Une vision stratégique est nécessaire et il conviendrait d’éviter les vœux pieux et les ambitions irréalistes.

Les ACP doivent également renforcer la cohérence interne. Le nombre est important, mais cela ne suffit pas, en particulier s’il n’y a pas de cohérence interne au sein d’un large groupe ou si le groupe n’est pas en mesure d’avoir un impact. Les ACP sont constitués à présent de pays à revenu intermédiaire, de pays moins avancés et d’Etats vulnérables et fragiles. Ceci peut restreindre la possibilité de mener une action collective significative. Un groupe de PMA et de petites économies vulnérables pourraient avoir une plus grande cohérence, mais ceci impliquerait que l’on demande aux autres pays plus puissants de quitter le groupe, ce qui semble peu probable.

En outre, les ACP devront en faire moins, mais mieux. Le meilleur moyen de manquer de pertinence, c’est d’essayer de tout faire en même temps et de faire double emploi avec le travail d’autres institutions. Les ACP seront tenus de réduire leur mandat de manière substantielle pour en améliorer l’exécution.

Dans le monde actuel fortement compétitif, les ACP devraient avoir une image de marque claire, reconnaissable par tous leurs membres. Un domaine où tous les 80 pays ACP pourraient trouver un intérêt commun, c’est celui de l’économie bleue, qui connaît actuellement une expansion spectaculaire. Evalué à près de 1.500 milliards, c’est le second secteur économique global, après celui de l’alimentation et de l’agriculture. Des domaines connexes tels que les énergies renouvelables, la biodiversité et la pêche pourraient ouvrir des perspectives pour des intérêts communs entre pays et régions ACP. En tant que réseau de connaissances,  les ACP pourraient se concentrer sur l’échange d’expériences entre pays et sous-régions, dans différents secteurs tels que le tourisme, l’intégration régionale, les négociations commerciales et les obstacles non-tarifaires au commerce et pourraient générer des intérêts communs, en s’appuyant sur la compétence reconnue d’institutions ACP-UE établies telles que le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA).

Il est tout aussi important que les ACP mobilisent leurs propres moyens financiers. Aller au-delà d’une relation bailleurs-bénéficiaires de dépendance vis-à-vis de l’UE soulignerait clairement la conviction que les ACP sont en mesure d’apporter une contribution essentielle dans l’arène globale.

En dernier lieu, les ACP se doivent de rester vivants en dehors de Bruxelles et d’inclure différentes parties prenantes à partir de la base, tels que la société civile ou le secteur privé, soucieux de travailler avec les ACP dans la gouvernance mondiale.

 

L’auteur : Geert Laporte, Directrice adjointe, Centre européen de gestion des politiques de développement (European Centre for Development Policy Management (ECDPM), Maastricht, Pays-Bas.

Les points de vue exprimés dans le présent article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions de l’ECPDM.

Cet article est basé sur un discours prononcé à l’occasion de la Journée des ACP, le 6 juin 2013.

This article is published under
27 Février 2015
L'article de Geert Laporte publié dans ce numéro jette un regard objectif sur les perspectives d'évolution du groupe ACP. A la lecture de ce texte, on ne peut manquer de s'interroger avec l'auteur...
Share: 
27 Février 2015
La mondialisation a offert aux pays en développement de nombreuses opportunités d’intégration au commerce mondial. La progression dans les chaînes de valeur mondiales (CVM) est un moyen efficace de rehausser la compétitivité internationale d’un pays.
Share: